J'ai 63 ans et un handicap double puisque je suis, depuis 6 ans, sourd d'une oreille et moyennement entendant de l'autre. J'ai cependant postulé pour obtenir un chien-guide après 45 ans de canne blanche.
J'ai découvert ce que j'appellerais la chasse aux papillons. Avec IBIS, golden retriever de 2 ans 1/2, nous pratiquons depuis février 95 la promenade en rase campagne (je demeure à 15 kms de la ville la plus proche) les chemins au bord de l'eau que je fuyais depuis toujours, les réunions, les plages, la montagne. En bref, tout ce qui ne sert à rien, que les voyants font pour le plaisir et non par utilité et dont les aveugles sont généralement privés.On se débrouille pour aller à la Sécurité Sociale, au travail mais pas de promenade seul pour le plaisir de flâner.
Un seul et unique exemple fera tout comprendre : Evreux comporte une rivière, de nombreux bras, des canaux. Jamais je n'aurais oser m'y balader tout seul ; or IBIS en avait trop envie, il m'a proposé ses itinéraires verts et maintenant je les connais et nous les prenons.
Tout récemment, je me suis surpris à siffloter parce qu'il y avait du soleil, pas de bruits de voiture mais les petits oiseaux, l'eau, des pavés rugueux, les arbres et plus de danger.
45 ans de circulation dans toutes les situations et par tous les moyens de transport imaginables m'ont convaincu que le plus débilitant de tous les ennemis de l'aveugle, c'est la peur : la peur de se perdre, de tomber, de se cogner et surtout le peur du ridicule. Aveugle ou malvoyant, vous la connaissez tous.
Au début avec IBIS j'avais peur, on ne se refait pas mais l'expérience vient : le chien se bloque et refuse d'avancer au bord d'un trou de chantier ou d'une voie ferrée ; il contourne des voitures garées sur le trottoir ; il vous propose les chemins, les portes, les boutiques, les terrasses de café qui se trouvent à votre portée mais que vous cherchez sans les remarquer parce qu'on ne peut pas faire attention à tout.
Mon chien est devenu, petit à petit, le plus fantastique anti-stress.
Si le chien vous débarrasse de la peur, vous pouvez consacrer vos capacités nerveuses et mentales à votre vraie fonction, le pilotage.
Si vous allez très souvent au même endroit avec lui, au travail par exemple, vous pouvez généralement vous créer des points de repère et des habitudes. Là vous n'avez pas beaucoup besoin d'un chien. Mais si après le boulot ou à la retraite, ou si vous changez souvent d'itinéraire et jouissez des loisirs forcés, le chien est tout bénéfice. Vous pouvez consacrer toutes vos facultés à vous souvenir des explications reçues concernant le chemin à suivre, écouter les bruits, saisir les indices, réfléchir, vous adapter. A une condition cependant : que vous suiviez scrupuleusement les indications tactiles et kinesthésiques que vous donne le comportement du chien.
Ne pas conduire son chien mais se faire conduire par lui ; répondre à ses interrogations. Ce n'est plus votre canne ou votre corps qui sont en première ligne mais le chien. Vous, vous êtes aux commandes.
Et les gens ? Combien de fois ai-je rencontré un aveugle qui craignait que la présence d'un chien aggrave en quelque sorte, son image de marginal. Les voyants n'emmènent pas leur chien au travail ? Un chien peut bousculer ou salir. Et puis, l'image d'Epinal de l'aveugle et son chien…La plupart des écoles ont compris qu'il faut aux aveugles de beaux chiens, qui attirent la sympathie.
Des dizaines de personnes me parlent aujourd'hui dans le train, dans le métro, dans la rue, qui autrement ne m'adressaient jamais la parole.
On ne sait pas en général, ce que pense un aveugle et comment lui parler, quels mots employer. Le chien s'il est propre, sympathique, réservé mais convivial, est un pont qui sert de prétexte au premier contact.
Et puis, malgré tout, être aveugle c'est dur.
C'est peut-être bébête mais j'ai trouvé du réconfort et de la chaleur humaine auprès d'IBIS . Il est là quoi qu'il arrive ; je me suis perdu ou j'ai cru me perdre, je me suis énervé., j'arrive en retard…et il est là qui s'assied et qui me lèche les mains. Allez donc résister si vous en êtes capable !
Avoir un chien, c'est un nouveau mode de vie. On mettra moins ses proches à contribution, on y gagnera de l'indépendance. IBIS aime les gens et comme ils aiment être appréciés, les gens aiment IBIS et j'en profite.
Si vous ne vous êtes pas cogné, ou perdu en route, si vous êtes à l'heure et que vous avez fait une promenade au lieu du parcours du combattant, vous arrivez de bonne humeur et les gens aiment mieux les partenaires décontractés ;
Question pratique : si je reste enfermé à travailler dans un bureau, le chien ne bouge pas. Si vous vivez en appartement, le chien attend patiemment d'être sorti ; il n'aboie pas dans l'exercice de ses fonctions.
Il lui faut un endroit pour jouer, courir, vivre sa vie de chien mais ce peut être un jardin public. Il a besoin d'exercice, ce qui nous oblige à marcher plus qu'avant.
IBIS est parfaitement obéissant : quand je l'appelle, il sait qu'un aveugle a besoin qu'on lui signale sa présence, il me pousse avec sa tête ; je peux le lâcher en liberté, il revient toujours, il exécute tous les ordres que je lui donne. Dans un lieu public, il s'installe immédiatement sous la table et attend le temps qu'il faut.
Il mange le matin et le soir des croquettes, donc pas de cuisine à faire, çà me coûte environ 8 Francs par jour.
Si ce n'est les vaccinations, nous n'avons pas encore vu le vétérinaire. Ces chiens sont robustes et peu encombrants parce que calmes et bien élevés ; ils adorent la vie de famille, les amis et les autres chiens.
Sans pour autant prétendre que le chien-guide soit la solution parfaite et complète pour tous les aveugles, au moins, je voudrais que tout aveugle ou malvoyant s'interroge, se renseigne, tente le coup.
17/09/2008
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