17/09/2008

LE DIALOGUE DES CANNES

Elle était d'un blanc...alpin. Du pommeau élégamment galbé, pendait nonchalamment une dragonne, uniques courbes de cet ensemble à la rectitude toute soldatesque.La seule image venant à l'esprit pour définir la couleur de sa congénère, serait peut-être celle de la moustache d'un grand fumeur nonagénaire: elle était d'un jaune...pisseux. Du pommeau trop longtemps compressé par une main moite, dégoutait mollement une dragonne distendue. Son corps, aux emboîtements approximatifs, insultait la rectitude tant les chocs et le temps avaient déformé sa droiture d'antan.Les deux comparses devisaient placidement. La mélodie de basse et quelque peu éraillée de la douairière, ponctuait le pépiement monocorde et quelque peu agaçant de l'oiselle:
- "ça finit par me gâter le moral, tu comprends, d'abord t'es la honte, faut surtout pas te montrer et après, c'est n'importe quoi; t'es tout juste bonne à raser les murs, à suivre les bordures, à ramasser tout ce qui traîne; j'en ai ma claque de m'frotter au bitume moi, c'est pas digne !" "- calme toi, môme, ça sert à rien de te saper le tempérament à coups d'impatience, si tu continues à filer ce genre de coton, tu pourrais te retrouver à Bicêtre avant moi. Alors écoute, loin de moi l'idée de jouer les vieilles rombières moralisantes mais la vie tu sais, c'est rien qu'une grande échelle et tu devras en gravir tous les barreaux; crois-en une ancienne qu'en est à son dernier échelon, juste avant le grand saut.
J'ai commencé comme toi, pliée en quatre, serrée dans l'espoir d'un déploiement futur, plus tendue qu'un cran d'arrêt, plus blanche qu'un lait d'ânesse et puis, il s'est pointé, presque honteux et pressé. Il m'a achetée, empoignée brutalement et enfournée dans son grand sac. Je préfère pas te narrer le trajet qui s'en suivit tellement ça cognait, tellement ça tanguait et moi qui étais là, impuissante, enlastiquée...Arrivé chez lui, il m'a jetée - devrais-je dire cachée - au fond d'un placard, ce malfaisant, histoire de me faire partager sa nuit; tu parles d'un cadeau, moi qu'ai l'sirop d'la rue. Il m'a fallu du temps pour piger l'alignement de ses neurones à cette bleusaille des quatre sens. Faut comprendre, pour ces bipèdes pressés, c'est pas tolérable un définitif coucher de lumières, alors tant qu'on n'a pas appris à faire avec, on compense comme on peut et rejeter tout ce qui rappelle le grand noir fait partie du cheminement cérébral, faut comprendre.Enfin bref, il a fini par le rouvrir son placard, il a bien ramé avec ses mains pour me retrouver et il m'a prise, timidement, presque avec considération. Il est allé s'asseoir et là il m'a dépliée en douceur, sans forcer sur l'élastique, tempérant chacun de mes emboîtements d'une main complice et je me suis retrouvée droite ! enfin entière et prête à affronter la rue.Ses doigts ont coulé du pommeau à l'embout, découvrant ma linéarité et nous sommes sortis pour la première fois et il est des premières fois qu'on n'oublie pas.Tu vois môme, tu peux te raconter si ça te soulage le sentiment mais tout ça c'est du passé pour moi et t'as le meilleur à vivre;"
"Cà m'émeut pas ton discours, tu m'apprends rien l'ancêtre et si c'est pour finir comme toi au musée des gueules cassées, referme la page d'histoire et arrête de dithyramber, j'suis pas preneuse!""- Un peu d'égards la môme, je dithyrambe pas, j'explique. Moi aussi j'ai essuyé les plâtres, moi aussi j'ai fait le caniveau, me suis cognée dans le dur, me suis enfoncée dans le mou, pliée, bosselée, rayée. J'ai tout enduré, jusqu'aux jours de colère où, arpentant le trottoir à foulées kamikazes, il me brandissait telle une arme, comme une empaleuse médiévale et ça devait passer ou casser; ça a souvent cassé. Durs temps que ceux-ci, bien des coups, bien des blessures dans le corps, dans le coeur comme dans le canne.Lorsqu'il en eut soupé de la familiarité brutale des poteaux et autres obstacles, il se décida enfin et nous fîmes un séjour dans un centre de rééducation. Oui ma belle, rien que pour lui et moi, on apprenait à cheminer en essuyant un minimum de déboires.Une fois la technique acquise, il nous fallut du temps avant la mise en pratique, on avait besoin d'un peu de recul pour digérer ce savoir tout neuf mais peu à peu on s'est lancés, allongeant progressivement le pas et la distance, osant la difficulté. On devint de vrais pros, il avançait en me dirigeant obliquement vers le sol, me faisant décrire devant lui un éventail au rythme de ses pas, mon extrémité frôlant le bitume pour n'en rien rater; j'appréhendais l'obstacle, je transmettais, il évitait; la grande classe, quoi. Le travail d'équipe, y'a qu'ça !"
"- ça c'est du bonheur mère-grand ! Moi aussi j'en veux de la baguenaude citadine, régulière comme un métronome et tout éviter, tout !""- T'emballe pas môme, on peut pas tout éviter. N'oublie jamais que tu pourras toujours SOUS l'obstacle et ce sera toujours pour SA pomme, que tu seras tordue par ces pernicieuses de bouches d'égoûts, pliée par la voiture émergeant d'une porte cochère, empoignée par des mains étrangères se pensant secourables mais n'étant que maladroites, que tu heurteras des jambes car faut pas d'imaginer qu'il suffit d'avoir la chance d'êtrre pourvu de mirettes pour savoir s'en servir ! Tu seras mouillée par les flaques d'eau et Lui aussi, souillée par toutes sortes de mauvaises rencontres nauséabondes, t'auras l'élastique fatigué par trop d'utilisations et Lui, faudra qu'il reste concentré sur son pas comme un chien sur son os, afin d'éviter tout problème.""-..."- Ben quoi, la môme, tu dis plus rien et t'es toute pâle. Je veux pas te noircir le futur mais simplement t'affranchir sur des complications possibles. Allez, tu feras des balades superbes, d'ailleurs, j'peux bien t'le dire maintenant, c'est depuis cette époque qu'il m'appelle "Blanchette"."- T'empresse pas môme, il finira bien par y venir et toi aussi t'auras ton nom câlin mais laisse moi finir de te narrer. Bref, on godillait tranquilles depuis quelques temps, quand il suivit un autre enseignement mais sans moi l'ingrat ! Il en revint accompagné d'un chien-guide et depuis ce jour, je me la coule douce, ne sortant qu'à l'envie, afin de mieux deviner l'obstacle, de mieux signaler Sa silhouette lors d'une traversée assassine, mais la grande extase, c'est quand on ressort qu'à deux, soit par defection canine (ils ne sont que vivants eux), soit pour le sport, histoire de repartir à l'assaut du bitume en puristes. Alors accroche toi la môme, le meilleur reste à venir. Allez, faut que je te laisse, on repart en goguette; le bonjour.""- Salut l'ancienne !""- Eh ! la môme""- Ouais !?""- Bonne route !"

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