17/09/2008

MARCHONS SOUS LA PLUIE

Une sortie sous la pluie, pas très agréable mais rien de plus banal ? Il en va tout autrement pour un déficient visuel, même accompagné d'un chien.Lorsqu'elle ouvre la porte de l'immeuble donnant sur le trottoir, le bruit caractéristique des pneus roulant sur le macadam mouillé lui confirme les prévisions météo du matin; portée par un vent capricieux, une pluie fine et froide lui gifle le visage.Laura remonte frileusement sur ses cheveux, la capuche de son imperméable; d'un mouvement réflexe, elle ajuste la dragonne de la laisse autour de son poignet, sa main gauche effectue une rapide caresse sur la tête puis tout le long du dos de sa chienne qui attend près d'elle; en bout de course, ses doigts trouvent et saisissent mécaniquement la branche du harnais; "En avant à droite Pirouette" et le couple se met en marche.La station de métro qu'elle emprunte tous les matins pour se rendre à son travail, distante d'une centaine de mètres, nécessite deux traversées à angle droit. Par temps sec, ce parcours ne présente aucune difficulté particulière que ne saurait résoudre Pirouette mais Laura sait, pour les avoir vécus, les désagréments qu'engendrent des déplacements par temps de pluie pour un aveugle et son chien guide.D'ailleurs, Pirouette adopte un rythme plus lent qu'à l'accoutumée, ponctué de nombreuses déviations et demi-arrêts que la jeune femme respecte scrupuleusement en ne s'écartant pas du flanc de sa chienne consciente que tous ces efforts lui évitent de marcher dans des flaques d'eau. "C'est très bien, tout droit au trottoir Pirouette." Peu de passants sur ce trottoir à cette heure matinale "autant de difficultés en moins" se félicite intérieurement Laura, qui garde le souvenir désagrable de collisions de baleines de parapluie sur son visage; les lunettes qu'elle porte n'ont pour seul but que de protéger ses yeux de ce type d'incident.Une odeur d'agrumes l'informe de la proximité de la rue à traverser; effectivement, Pirouette ralentit au niveau du magasin de primeurs, s'arrête et effleure légèrement le genou de Laura avec sa truffe pour lui signaler la présence de la bordure du trottoir.Cette première rue à traverser ne comporte pas de feux de signalisation ce qui rend l'exercice périlleux.Bien entendre et analyser correctement les bruits de la circulation un jour de pluie, constitue la difficulté majeure pour toute personne privée de la vue et Laura, qui rabat sa capuche sur ses épaules pour mieux écouter, n'échappe pas à la règle. La tête légèrement penchée en avant, elle tente de discerner la distance et la direction des véhicules, exercice d'autant plus ardu, que le sol mouillé crée un écho amplifiant le bruit des roues.Un bus passe le long du trottoir, ce faisant, il crée une brumisation d'eau boueuse au niveau de Pirouette qui recule et se secoue. Laura, quant à elle, concentrée sur l'écoute de la circulation, ne sent même pas l'humidité qui s'infiltre dans ses chaussures.Enfin, une accalmie dans ce feu roulant de sons "En avant, tout droit au trottoir Pirouette, vite". La chienne plutôt que de s'élancer comme à l'habitude, marque une légère hésitation que la jeune femme traduit immédiatement: l'eau dans le caniveau nécessite qu'elle fasse une enjambée plus importante. "Oui, Pirouette, allez vite" encore un piège déjoué.L'hésitation identique de la chienne avant la remontée sur le trottoir appelle une enjambée plus longue de Laura. Ouf, le plus difficile est fait puisque l'avenue à traverser à gauche, bien que plus large, est équipée de feux tricolores; les piétons sont nombreux à attendre l'arrêt des véhicules pour rejoindre le trottoir en face."Voulez-vous de l'aide Madame ?" - "avec plaisir, je vous remercie". Ce coup de main bienvenu lui permet de remettre prestement sa capuche avant de saisir de sa main droite, le coude qui lui est proposé.Traversée sans encombre, remerciements d'usage et plus que 20 mètres à faire pour atteindre la bouche de métro. "A droite Pirouette, cherche les escaliers".Un choc soudain à l'épaule droite la déséquilibre, la chienne stoppe tout net ce qui permet à Laura grâce à la tenue du harnais d'éviter la chute. "Excusez-moi, je suis désolé" la voix est déjà loin, inutile de répondre.Enfin, l'arrivée aux escaliers du métro, Pirouette ralentit et sous ses semelles, Laura reconnaît la bande de signalisation en relief. "En avant Pirouette, on descend".Sitôt à l'abri, la chienne se secoue longuement tandis que la jeune femme s'essuie rapidement le visage. Ici, aucune dificulté, si ce n'est les bousculades et Pirouette d'un pas mal assuré amène Laura vers les portillons automatiques puis vers une nouvelle descente d'escaliers; il y a foule sur les quais et le couple, tant bien que mal, évite les groupes de gens pour se diriger en tête de la rame.La montée dans le métro constitue la dernière épreuve. "En avant, cherche la porte Pirouette," jouant de la tête et des épaules, la chienne force la forêt de jambes jusqu'à atteindre la porte et monter dans le wagon.Certains sont admiratifs, d'autres grommèlent devant la présence de ce chien mouillé mais Laura n'en a cure.Trois stations à passer avant de sortir du métro et son but sera enfin atteint sans qu'aucune traversée de rue ne soit nécessaire; Pirouette comme d'habitude la ramènera sans faillir, jusqu'à son lieu de travail.Elle a hâte de retrouver son bureau, ses collègues, dans l'ambiance amicale qu'elle apprécie tant et d'offrir à sa chienne récompense et repos après ce périple ardu.Le retour à la maison ? la météo a prévu du soleil...

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