17/09/2008

MEMERE, FRANCOIS, JULIE ET LES AUTRES...

C'est qu'elle est dangereuse cette traversée ! Il s'agit de trouver le bon moment pour se lancer. Concentration intense afin de se repérer dans le brouhaha environnant. Voilà, les voitures se sont arrêtées à gauche et ça démarre dans Victor Hugo, c'est bon, j'y vais !
Avant même d'avoir pu faire le premier pas, on me saisit brusquement le bras gauche, et on m'entraîne sur la chaussée ! Où va-t-on ? Qui m'embarque ? C'est une raffle ? Une prise d'otages !
Soudain, la serre qui m'agrippe opère une traction douloureuse vers le haut et je remonte sur un trottoir mais lequel... ? Je vais questionner, je peux demander, mais trop tard, la pression sur le bras cesse subitement et le bruit de pas s'éloigne et disparait. Il ne reste plus de cet évènement qu'un coeur qui bat trop vite, une douleur sourde au bras gauche, un aveugle perdu mais de très très mauvaise humeur.
D'aucuns argueront une nouvelle fois que nous outrons à plaisir les situations afin d'éveiller l'attention du lecteur éclairé mais blasé que vous êtes. Que nenni mes bons amis, les faits sus-dits arrivent plus fréquemment que vous ne pouvez l'imaginer, de nombreux non-voyants pourraient en témoigner.
Force est de constater que si la bienveillance nous dicte quelquefois d'apporter une aide à une personne mal-voyante, la nature et la qualité du service proposé ne correspondent pas toujours à l'attente.
Félicitons-nous d'avoir eu le courage de le reconaître, et fort de cet aveu empreint d'humilité, créons ensemble le guide du bon accompagnateur de traversée à l'intention des gens de bonne volonté que nous sommes tous !
La parole
Tout doit commencer par le verbe. Pendant quelques instants, nous allons établir une relation avec une personne inconnue qui ne nous verra pas ou très peu. Le meilleur des préambules sera de lui adresser la parole afin de créer le premier contact et de nous enquérir de ses difficultés éventuelles. Pour certains, c'est là que ça se gâte et l'ignorance des choses de la cécité mais surtout bien des idées reçues donnent droit déjà à un festival de maladresses où tous les coups sont permis. On peut distinguer entre autres :
le componctionneux éploré : Ah ! il lui suffit de voir un utilisateur de canne ou de chien-guide pour arborer illico le masque de la tragédie grècque et quand il parlera, son ton sera pareil à celui de la mère désespérée faisant ses derniers adieux au fils promis à l'échafaud !
De grâce, relativisons les choses : François est juste en train d'écouter la circulation afin de traverser sans risque l'avenue Edouard-Vaillant. Il vient enfin d'obtenir un rendez-vous avec la jolie Julie, on est en hiver mais dans le coeur de François, c'est l'printemps nom de nom !Ne croyez pas que le fait d'être aveugle impose la neurasthénie 24 heures sur 24. Le non-voyant est pareil aux voyants qui est pareil au pinson de Prévert : il n'est pas gai ! il est seulement gai quand il est gai et triste quand il est triste. Alors, si vous désirez accoster François, laissez votre spleen au vestiaire, il n'a aucune raison d'être et exprimez-vous le plus naturellement du monde.
La mégaphone. Encore une victime des fausses légendes. Allez savoir pourquoi mais lui, toutes les fois où il peut s'adresser à un non-voyant, il se met à beugler comme un morse d'environ une tonne aux capacités vocales proportionnelles à son poids. Qu'on se le dise une fois pour toutes ! La cécité ne rend pas sourd et sauf cas exeptionnels, François doit avoir les même capacités auditives que vous. Il suffit donc de parler avec votre puissance de voix habituelle ou de hausser un peu le ton si l'environnement est particulièrement bruyant.Normal quoi !
Le linguiste contrarié. Ah, c'est peut être lui le plus à plaindre finalement. Il voit notre François, s'approche de lui, il veut bien faire, il va parler, se présenter, proposer, mais alors que la plus simple, la plus claire des phrases s'ébauche dans son esprit, il est victime d'un blocage total. Les mots évidents qu'il allait prononcer sont stoppés nets au seuil de ses lèvres par une foultitude de questions où l'absurde le dispute à l'impensable.Quelques exemples dans le désordre ;" va-t-il me comprendre ? Ca parle braille un aveugle? Que va-t-il penser si un mot relatif à la vision m'échappe ? comment m'y prendre ?..."du calme, et reprenons tout dans l'ordre :
a) la cécité n'a pas d'action particulière sur le quotient intellectuel. Les non-voyants sont des personnes comme les autres nom de.....(du calme disions-nous)b) En général, il ne s'embarrasse pas l'esprit de censure linguistique stérile. Il regarde un film ou une pièce de théatre et françois va voir Julie mais cela ne nous regarde pas. Pas de tabous sur les mots !c) Soyons naturels !d) En ce qui concerne le braille, c'est une plaisanterie, non ?
Le prévenant lointain : Jusqu'à un certain point c'est le plus discret. il est aux côtés de François, silencieux, observateur. Le feu passe au rouge, la circulation s'arrête. Et François connaissant mal ce carrefour démarre prudemment. Il le suit à distance soucieux de ne pas se faire remarquer et de ne pas gêner, béatement admiratif . Conscient des difficultés d'une telle traversée. Soudain, il avise la voiture qui tourne dans Edourard Vaillant. François a entendu le bruit du moteur et le conducteur a vu François, et c'est là que notre prévenant va hurler le seul mot qu'il semble connaitre : "Attention !"Tout s'arrête. Les conducteurs pilent, les piétons se tétanisent, chacun est intimement convaincu ( y compris François) qu'une certaine station orbitale l'a choisi lui seul, comme cible pour rejoindre la surface terrestre. Sans commentaire...Pour en finir avec la parole, après avoir salué François, demandons-lui tout simplement s'il désire traverser ou si nous pouvons lui être utile et nous partirons sur de bonnes bases.
Le geste.Ca y est, le premier contact est établi. Avant de se lancer, assurons nous de faire la bonne traversée : Edourd vaillant ou Victor Hugo ? Que les choses soient claires entre François et nous ! Si on fait n'importe quoi, il risque de se retrouver sur un trottoir où il n'a que faire, de perdre un temps précieux et de rater ainsi son rendez-vous avec Julie. Alors Edouard Vaillant ? ok.Pour certains autres, c'est ici que la réalité chavire vers un surréalisme halluciné. Là encore, nous pouvons dresser la liste d'un bestiaire où nous aurons le courage de nous reconnaître au détour d'une situation. Sommes nous :Le tracteur qui se caractérise par un esprit des plus pratiques : il y a une canne, autant s'en servir à deux. Quand il a jugé favorable le moment de traverser, il s'empare du dit instrument par le milieu et le voilà parti et faut que ça suive derrière ! Mais François n'est pas imprudent, il ne suit ni ne lâche. Ce que notre tracteur ignore, c'est qu'à l'intérieur de la canne se trouve un élastique assemblant les différents tronçons. L'élastique va donc se tendre jusqu'à la rupture à moins qu'on ne lâche prise à l'une des extrémités. Dans les deux cas, ça va faire mal ! On ne touche pas à la canne !
Le bout-en-train : toujours content, toujours rieur et toujours en quête de drôlerie. Il se place subrepticement du côté de la canne, se saisit vigoureusement du bras de François, et c'est reparti ! Pendant la traversée, François tente désespérément de repérer du bout de la canne le trottoir à remonter, mais notre bout-en-train a compris, manoeuvre et soulève le bras de plus belle car la bordure approche, la bordure est là. Disons simplement que la remontée de François fut totalement dépourvue d'élégance.Seconde règle : on ne prend pas le bras d'un non-voyant du côté de la canne ou de l'autre.
Ben-Hur. La nostalgie des grands péplums ? L'envie irrésistible de mener un attelage canin sur la solitude glacée des pôles ? Ses motivations restent un mystère. Sa victime de prédilection est le chien-guide, il ne s'adresse principalement qu'à lui (pépère ou mémère en général) Quand il décide de traverser, c'est plus fort que lui, il faut qu'il s'empare de la laisse, du collier ou du harnais, quand c'est pas les trois à la fois et fouette cocher ! Autant vous dire que mémère ne va pas du tout être d'accord et risque de ne plus vouloir avancer .
Le kamikaze : à fuir à tout prix ! Lui, il croit dur comme fer qu'un utilisateur de canne blanche a la priorité sur les véhicules. Et il embarquera François lors du feu vert avec la sérénité extatique d'un bonze marchant sur les braises. Et bien ils vont se brûler tous les deux ! La canne ne donne pas la priorité !!!
L'inconscient : Un sérieux killer lui aussi ! Il finit la traversée inverse et arrive donc en face, face à François. Le feu est en train de vivre ses dernières secondes de vert, mais l'inconscient n'écoutant que son bon coeur lance un joyeux " c'est à vous, vous pouvez y aller"François n'est pas né de la dernière pluie, il saura poser la question fondamentale " vous êtes sûr que le feu est rouge ?" François trouvera quelques fois l'inconscient à ses côtés parmi de nombreux piétons attendant de pouvoir traverser. Le feu est toujours vert mais aucune voiture ne passe, les piétons pressés profitant de l'opportunité se mettent rapidement en marche et notre inconscient de clamer " vous pouvez traverser"!
Cinquième conseil : avant de donner un signal de départ, assurons nous toujours que le feu est rouge et le restera assez longtemps afin que François traverse en toute sécurité.
Le fast-food : il a le sens du partage le bougre, et jusqu'à l'excès ! Il attend que le feu passe au rouge en dévorant hardiment son jambon-beurre lorsqu'il avise un chien-guide à ses côtés ( Mémère, vous vous rapellez ?) entre deux bouchées, attendrit par la si brave bête, il émet certains bruits de bouche dont lui seul a le secret. Mémère en attente du signal de départ, relâche son attention et tourne brusquement la tête, bingo ! un sandwitch qui m'appelle ! se dit-elle. Ses yeux, (si bons, si intelligents) hypnotisent littéralement le fast-food, lequel dans un état second, rompt une partie de son repas et le tend à Mémère qui s'empresse de l'avaler car c'est tout le repas qu'elle veut ! Mais le feu passe au rouge, le fast-food démarre, l'aveugle dit " en avant" et mémère s'élance comme un lévrier à la poursuite du sandwitch à pattes.
Voici donc, non pas la sixième règle mais deux règles d'or :
N'appelons jamais un chien guide au travail, cela peut détourner son attention et compromettre la sécurité du guidage. Ne donnons jamais à manger à un chien-guide accompagné de son utilisateur. Si vous ne suivez pas ces conseils, vous allez compromettre :- la sécurité de l'équipe- l'équilibre alimentaire du chien- l'éducation prodiguée patiemment à "mémère" qui grâce à vos bons soins deviendra mendiante.Contentons-nous d'observer et si l'envie de caresser le chien nous taraude, ayons le respect de demander l'autorisation à son utilisateur.
Alors que faire, dans cette multitude de recommandations ? Le plus simplement du monde :
Si François est accompagné de son chien mais désire tout de même traverser en votre compagnie, plaçons-nous à sa droite, il prendra notre bras et tout ira bien.Si la canne remplace le chien, trois solutions possibles :- François n'a pas de préférence, plaçons nous du côté opposé à la canne.- François tient le bouquet de roses promis à Julie, plaçons nous du côté de la canne.. Il laissera prendre son poignet et nous lui signalerons la remontée. Simple non ?
Nous voilà remontés, nous allons prendre congé mais François demande " ne voyez vous pas une jeune fille rousse devant le boulanger ?" regard circulaire et ...à notre tour on a l'coeur qui déborde de printemps....On s'approche.- François : Julie ?- Julie : François ?On salue Julie histoire d'entendre encore une fois la musique de sa voix, et maintenant, circulez, y a plus rien à ....voir !

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