13/02/09

HISTOIRE DE SUMO, Le samo à la tête bien faite.

Lorsque l’on évoque le rôle du chien guide, c’est son intelligence qui est le plus souvent louangée. Mais l’intelligence chez un chien consiste t’elle à savoir reproduire un apprentissage pour faire plaisir ? Ou savoir s’affirmer dans ses choix ?

C’est dans la bonne ville de Troyes, en l’an de grâce 1997, à l’intérieur du palais des expositions très exactement, que nos routes se sont croisées : lui, chiot de 7 semaines, non encore nommé, présenté avec sa fratrie à l’admiration des visiteurs d’un salon dédié aux chiens de travail et moi, affectée à la présentation de démonstrations de chiens guides d’aveugles.
A l’extérieur du bâtiment, une superbe meute de Samoyèdes adultes démontrait ses qualités à l’attelage, sous la houlette de leur éleveuse Françoise BIVEL.

J’ai le souvenir très net de n’avoir accordé de la journée, aucun intérêt à cette marmaille immaculée. Mon ignorance crasse, à l’époque, de ce qui concernait les chiens nordiques, me les faisait tous étiqueter comme fugueurs, hurleurs et tueurs de poules donc inintéressants comme recrues pour le guidage d’aveugles.
Françoise eut tôt fait de me faire réviser mes certitudes et plus que de me vanter les qualités multiples des Samoyèdes, me proposa le don d’un chiot à titre d’essai pour une formation future au guidage de déficient visuel.
Connaissant parfaitement ses troupes, elle choisit elle-même et me présenta au sein de sa meute d’adultes, le père, la mère, la tante et une bonne partie du reste de la famille du chiot désigné.

Sur la route de retour en Seine & Marne, je n’étais pas franchement satisfaite ; sans famille d’accueil dans l’immédiat pour héberger ce chiot, cette mission m’incombait donc et j’imaginai déjà mon intérieur d’ordinaire dévolu aux chats, agrémenté des souillures de la bestiole, avec odeurs en prime. Pendant le voyage, il n’en menait pas large, le pauvre, essayant de trouver protection en se glissant entre mon dos et le dossier du siège. Quel nom lui donner ?
Voyons…samoyède…Sam…samo… SUMO ! oui SUMO le samo

Une fois a la maison et durant les mois qui suivirent, SUMO s’est employé à démonter point par point le scénario catastrophe que j’avais envisagé le concernant (nuits calmes, besoins naturels toujours à l’extérieur, aucun dégât au mobilier) et à présenter des qualités innées : Dent douce, un odorat subtil, sociable, réfléchi, ayant une forte personnalité, endurant.
Il a été familiarisé à une multitude de situations et de bruits sans rencontrer aucune difficulté ; également à l’aise dans la cacophonie d’une fête foraine que dans une forêt de jambes sur les grands boulevards de la capitale, il savait marcher en toutes occasions.

Lors de sa crise d’adolescence à partir de 7 mois, il s’est montré sous un jour plus indépendant, préférant répondre aux sollicitations de son odorat et aller à la découverte des congénères de rencontre plutôt que de revenir au rappel. ; rien que de très normal en somme ; tout est d’ailleurs naturellement rentré dans l’ordre peu de temps après.

Après sa castration intervenue à 12 mois, l’apprentissage au guidage a commencé avec sorties quotidiennes au harnais dans les villes environnantes. La durée de l’exercice, variable en fonction du chien peut n’être que de 30 minutes au début, la règle étant d’arrêter avant que l’élève ne donne des signes d’ennui ou de lassitude. Au fil des jours l’apprentissage va crescendo pour atteindre 1h ou 1h30, voir plus pour certains sujets infatigables.

Au vu des qualités citées plus haut, nous étions impatients d’observer sa capacité d’apprentissage et de mémorisation. A part le fait de renifler très souvent, il se prêtait fort bien aux exercices avec une cadence souple et confortable.

4 mois d’efforts nous ont démontré que le lascar ne voulait pas du rôle que l’on souhaitait lui faire tenir et certaines de ses belles qualités devenaient des défauts sous le harnais :
Son odorat subtil associé à sa forte personnalité en faisait un entêté qui acceptait de très mauvaise grâce de ne pouvoir renifler à son gré. Son endurance aux tractions du collier vers le haut le faisait tenter et tenter encore de renifler au point de perdre toute concentration.
Sa forte personnalité le dotait d’un esprit de décision très marqué… non point de solutionner des problèmes de contournement d’obstacles, mais pour signifier clairement à l’éducateur qu’après 20 minutes d’exercice il était temps de le rendre à l’anonymat des chiens communs.
Il avait une technique très bien rôdée pour se faire comprendre, ralentissant peu à peu son rythme de marche tout en cherchant le regard de l’éducateur, lequel continuait sa route faisant mine de ne s’apercevoir de rien, et le « décideur poilu » s’asseyait alors tout net, le museau levé, les yeux braqués sur son « instit » manifestant par un sitting et une grève sur le tas son désir d’arrêter l’exercice.
Sans doute par manque d’intérêt pour ce que nous cherchions à lui inculquer, il ne mémorisait pas les exercices, si d’aventure il restait deux jours sans entraînement. Oubliés les arrêts aux trottoirs, les directions ; seul le contournement des flaques lui demeurait en tête car le bougre a toujours eu horreur de l’eau !

Toutes les qualités, la pédagogie et les astuces qu’un éducateur peut posséder ne peuvent rien contre un chien qui refuse l’apprentissage ; dans ce domaine, rien ne peut être imposé. Mais n’est-ce pas une preuve d’intelligence de la part d’un chien que de faire comprendre si clairement ses choix ?

C’est ainsi que de futur chien guide, SUMO est devenu représentant de l’association lors des tenues de stand. Est-il nécessaire de narrer ses succès auprès du public ? Elève non consentant, SUMO s’est révélé en revanche, un excellent professeur de comportement canin.

Combien d’observations lumineuses nous a-t-il été donné de voir grâce à lui, au sein d’une meute de chiens : décision d’entamer le jeu ou d’y mettre un terme, séparation des belligérants lors d’une bagarre, préséance des congénères pour le passage, gestion du territoire avec interdiction de circuler, selon son bon vouloir et surtout, surtout, il nous a prouvé que la véritable autorité n’a nul besoin de gesticulations ou de vocalises pour s’affirmer, port de tête et regard appuyé constituant des signaux très lisibles et respectés par les congénères (ah, si les humains en prenaient de la graine !)
Il m’a également permis de constater combien les relations hiérarchiques évoluent constamment en fonction des circonstances.
Ainsi, j’ai eu la chance d’avoir sous les yeux, l’illustration claire et concrète de toutes les théories livresques que j’avais étudiées.
Comme la plupart des chiens, SUMO est affublé de tas de surnoms mais je n’en dévoilerai qu’un seul ; son pas de sénateur et son port altier, nous fon t l’appeler « sa Grâce ».
Agé actuellement de 9 ans et pour continuer d’épater son entourage, il démontre maintenant de solides qualités de ratier au flair jamais en défaut, l’œil aux aguets, capable de rester des heures immobile, prêt à bondir, ou se lancer dans une course rapide pour attraper sa proie. Promis, juré, le rat ne souffre pas, secoué tellement vigoureusement par le cou qu’il s’en trouve explosé. « sa Grâce » ne fait toujours pas dans la dentelle.
Pour être tout à fait objective, je dois avouer qu’il n’est pas toujours à son avantage en toutes circonstances : lorsqu’il m’aperçoit l’étrille à la main et qu’il rase les murs pour se cacher derrière un fauteuil ; lorsqu’il se trouve nez à nez avec des chiens à face plate et qu’il recule en grognant comme s’il s’agissait d’extra-terrestres ; la première fois qu’il s’est trouvé en présence d’un superbe berger allemand tout à fait pacifique pourtant, il a gémi, tremblé, et fait piteusement demi-tour.
Mais trop de bravoure confine à l’inconscience.

Les plus riches observations sont à notre portée si nous savons regarder, écouter, entendre et répondre aux messages de l’animal. Prendre le contre-pied systématique ou faire la sourde oreille sous prétexte d’autorité ou de dominance nous laissera face à notre ignorance. Ce sera ma conclusion.

M.C.T.

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