17/09/2008

NOUS IRONS AU BOIS

L'équipe pile net au faîte de l'escalier s'enfonçant dans les entrailles parisiennes.Coussinets au bord de la première marche et truffe en action, Frida ( ouais c'est son nom, et alors ?) humme les remugles métropolitains en attendant la directive de départ.Avant même que Charles-Henri (ouais c'est son nom, et alors ?) ne s'exprime, la pimpante sus-nommée démarre. Faut dire qu'avec les années, elle connaît sur le bout des griffes les travers de son Charly chéri. Un quart de poil de seconde avant de dire " en avant", il soulève le harnais et son corps, sans pour autant qu'il en ait conscience, s'élance dans la direction qu'il suppose bonne.
Marche après marche, le bruit de la circulation s'estompe pour laisser place à l'univers souterrain de la station Jasmin. Ils marchent presque en guidage automatique tant ils ont arpenté et parcouru ces couloirs aux ciels de faïences. C'est ce "presque" qui les conserve en éveil. La chienne tout comme Charly garde en mémoire leur longue initiation métropolitaine avec ses doutes, ses découragements, ses peurs et ses victoires. Le métro est un monde clos où l'on ne fait que passer, les convois s'enchainent, les gens se pressent et ne s'arrêtent que dans l'attente du premier, du prochain, ou du dernier.
Une âme attentive y dégottera parfois quelques perles d'humanité au détour d'un accordéon, d'une parole échangée ou d'un commentaire émerveillé sur Frida mais le métro n'est qu'une parenthèse que l'on ouvre à la hâte et que l'on referme sans regret. En éveil toujours car malgré une bonne connaissance des trajets, l'erreur, la distraction ou l'imprévu peuvent être source de problèmes. Ils franchissent la porte d'accès dans un maelström d'air tiède et se dirigent vers les composteurs. Le ticket avalé est promptement restitué et quelques volées de marches plus tard, ils débouchent sur le quai, perpendiculairement aux voies. Par habitude, Frida vire à droite et se dirige en tête, mur à droite, fosse à gauche.
13 mètres et 56 centimètres plus loin, l'équipe s'arrête à l'endroit idéal pour la correspondance à venir. Tout cela semble si facile aujourd'hui mais cette aisance n'avait pu être acquise qu'après de longs mois de travail. En deçà des bandes de vigilence - vous savez, cette ligne de petits dômes en relief qui longe le quai ( merci la RATP) - Charles-Henri entend le convoi arriver.
Frida s'est déjà levée, prête à monter. La rame freine davantage et histoire de tromper l'attention de Charly, les portes s'ouvrent avant l'arrêt. Méprisant cette ruse grossière et trop souvent utilisée, il attend l'immobilisation totale du convoi avant de demander à sa chienne de chercher la porte. Moment difficile et stressant malgré l'expérience de l'équipe et quant aux débutants, nous vous laissons imaginer leur nombre de palpitations à la minute à cet instant du voyage. Si l'on décompose ce moment de la montéé étape par étape, voici ce qui arrive le plus souvent :
- le convoi s'arrête : "en avant, cherche la porte !"
- Frida s'avance mais se trouve forcée de laisser descendre les voyageurs.
- ceux-ci sortent toujours alors que retentit déjà l'avertisseur sonore de fermeture des portes (on a une pensée affectueuse pour le conducteur à cet instant)
- mouvement de confusion entre ceux qui ne veulent surtout pas rater leur arrêt et ceux qui ne veulent surtout pas rater leur métro; ça pousse par derrière, par devant, ça aide parfois mais c'est surtout la règle du chacun pour soi et au milieu de cette confuse mêlée nos deux amis s'immiscent en force.
Charly sait qu'à cette station, l'écart et le niveau entre le quai et le wagon ne sont pas importants; au mouvement ascendant du harnais il lève la jambe et l'équipe se retrouve à l'intérieur du convoi.
- les derniers à rentrer le font avec une hâte hystérique et Charly fait tout ce qu'il peut pour protéger sa chienne de ces dizaines de pieds aveugles.
- enfin l'avertisseur se tait, les portes se referment, la rame s'ébranle et l'on devine à ce démarrage que le conducteur est un amateur averti de la formule1 mais pour une fois, Charly a tout de suite trouvé la barre de maintient.
Avant de continuer notre périple, notons qu'à l'origine, l'avertisseur sonore était un bon repère pour les non-voyants. Le métro arrivait, les portes s'ouvraient, les passagers pouvaient descendre ou monter pendant un laps de temps raisonnable, la sonnerie se déclenchait et tout aveugle savait qu'il pouvait être dangereux de tenter de monter car les portes allaient irréductiblement se refermer 3 secondes plus tard. Aujourd'hui, ce repère sonore a perdu une grande part de son utilité puisqu'il est déclenché souvent très tôt ( le conducteur sait qu'on va forcer le passage et veut partir à l'heure), est utilisé parfois à répétition, (avec le temps, les passagers s'enhardissent davantage) et il n'est pas rare que la fermeture se fasse sur le mode "sandwitch" ( la tranche de jambon évidemment c'est vous).
Autre source de stress : l'espace entre le quai et le wagon : amis voyants, pendant votre montée dans le convoi aux stations Bastille ou Gare de l'Est par exemple, glissez donc un regard dans l'écart assassin entre la rame et le quai, impressionnant non ?
Maintenant, imaginez vous faire la même chose dans le noir total, paniquant non ?
Et ne parlons pas du R.E.R, nous nous fâcherions. Frida et Charles-Henri ont finalement trouvé place au strapontin du fond, elle dessous, lui dessus.. elle s'endort doucement en rêvant à quelques cavalcades agrestes, il lutte contre le sommeil afin de ne pas rater son arrêt.
7 stations jusqu'à Franklin et en 2001, il est toujours obligé de compter alors qu'un peu plus loin, sur la ligne 14, des portes protègent les usagers de la fosse, l'espace entre le quai et le wagon est quasiment inexistant, la rame circule dans conducteur, les portes s'ouvrent automatiquement et les stations sont annoncées 2 fois. Mesdames et messieurs de la régie autonome, même si la 14 ne reste qu'une vitrine flatteuse des transports de la capitale, un effort serait-il possible pour toutes les autres lignes du réseau ? Une simple bande sonore annonçant les stations représenterait un cadeau fabuleux pour tous les usagers non-voyants sans parler des distraits bien-voyants.
Vous n'avez pas idée de la fatigue nerveuse que vous leur éviterez ; plus besoin de compter les stations, d'attendre les repères sonores ou autres (aiguillage particulier ou virage notoire) ou de demander assistance aux autres passagers.
Avant d'arriver à Franklin, notre équipe a pris soin de se préparer à la descente car là aussi il faut jouer des coudes si l'on veut gagner le quai et rattraper la ligne 1 en direction du château de Vincennes. Couloirs, escaliers, virages et enfin le bon quai ; il n'est pas central celui là, inutile de demander encore de l'aide pour savoir de quel côté part le convoi. Enfin le métro embarque nos deux amis vers son terminus . Il leur faudra en tout 24 stations pour que Charly puisse respirer la cholorophylle du bois de Vincennes et que Frida puisse décompresser en batifolant avec ses congénères de rencontre.
C'est ça la vie parisienne...

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